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Tribune : Le projet moderniste tunisien en péril

lundi 10 septembre 2012, par MPCT

Par Habib Mellakh, universitaire, syndicaliste, professeur de littérature française à la FLAHM

Habib Mellakh est intervenu le 20 juin 2012 devant les partenaires du Collectif Contre le Terrorisme.

Il nous fait l’amitié de nous faire parvenir le contenu de sa communication.

Terreur

- Notre pays a connu dans la deuxième semaine du mois de juin une nouvelle flambée de la violence salafiste qui a poussé le ministre de l’intérieur à décréter, pour la première fois depuis la dernière échéance électorale, le couvre-feu dans le grand Tunis et dans 4 autres gouvernorats de l’intérieur.

Des groupes de salafistes associés à des bandes de délinquants recrutés par les associations religieuses salafistes et par les mouvements politiques clandestins jihadistes, prétextant « l’atteinte au sacré » à l’occasion du « printemps des arts » à la Marsa, se sont livrés pendant 3 jours à une dangereuse escalade dans l’usage de la terreur, d’une terreur savamment orchestrée par des marionnettistes qui tirent les marrons du feu et synchronisent à merveille tous les assauts puisque les actes de violence ont éclaté au même moment en plusieurs endroits.

Souvent munis d’épées, de couteaux et de gros projectiles , les assaillants ont attaqué avec des cocktails Molotov et incendié dans leur quasi-totalité des institutions symbolisant la souveraineté comme les postes de police, les sièges des tribunaux, des délégations, des locaux de la puissante centrale (UGTT) et les bureaux de certains partis de gauche dont le Parti Républicain, le Parti Ouvrier Communiste Tunisien, Le Mouvement des Patriotes Démocrates, c’est-à-dire les mouvements qui militent pour la défense des acquis de la modernité, menacés en Tunisie depuis plus d’une année par des extrémistes religieux qui ont la nostalgie d’un âge d’or de la civilisation arabo-musulmane, qui rêvent de restaurer le Califat et de remettre en question des choix des société qui sont l’objet d’un consensus national depuis plus d’un demi-siècle.

- Ces choix ont mûri pendant la deuxième moitié du XIXème siècle dans le laboratoire des idées du courant réformiste tunisien initié par le grand historiographe Ahmed Ibn Abi Dhiaf, partisan des réformes, initiateur et rédacteur en 1846 du décret d’abolition de l’esclavage, rédacteur de la version arabe du Pacte fondamental en 1857 et co-auteur avec le premier ministre Kheireddine Pacha en 1861 de la première constitution en Afrique et dans le monde arabo-musulman. Ce réformisme a été poursuivi et approfondi durant la première moitié du XXème siècle par les mouvements féministe , syndical et national tunisien dans un contexte de renouveau de la culture tunisienne au plan intellectuel sous l’impulsion d’écoles littéraires comme Jammaat Tahta Essour et leur chef Ali Douagi, décrié par l’actuel ministre de l’enseignement supérieur, et d’intellectuels comme Tahar Haddad, penseur et grand réformiste, pionnier du syndicalisme en Tunisie, féministe avant la lettre, et qui a inspiré l’un des codes fondateurs de la Tunisie moderne, à la base de l’émancipation de la femme, le Code du Statut Personnel. Sur le plan politique, le mouvement national inspiré par le courant réformiste tunisien a fait, avant la revendication de l’indépendance, de la revendication d’un parlement tunisien et par là même d’une constitution, sa première réclamation. Le Parti destourien fondé en 1920 ne tient-il pas son nom de l’aspiration et de la détermination des élites tunisiennes à élaborer à nouveau une constitution, après celle éphémère de 1861 ? Le projet réformiste tunisien tel que conçu par Ahmed Ibn Abi Dhiaf, partiellement mis en œuvre par Kheireddine et repris par le mouvement national tunisien n’est pas seulement l’ouverture sur l’Occident sans reniement de la religion et de la culture musulmane – ce que le collège Sadiki illustre à merveille grâce à son bilinguisme et son biculturalisme – mais Il consacre aussi la primauté des textes, des lois, et de la constitution, l’aspiration à fonder un état de droit avec des institutions politiques et sociales modernes qui sont régies par des lois positives.

C’est ce projet moderniste que Bourguiba et Ben Ali mettront en œuvre pendant plus d’un demi-siècle. Processus de modernisation maîtrisée, soucieux de préserver les acquis du passé, il est assimilation des apports de l’Occident dans le respect de l’Islam, d’un Islam éclairé qui redonne à l’Ijtihad ses lettres de noblesse, ce qui fait du code du statut personnel un code émancipateur de la femme et en même temps un texte juridique inspiré de la tradition musulmane et montre, contrairement aux idées reçues, qu’Islam et modernité, ne sont pas incompatibles. Le projet moderniste tunisien, conçu par Ibn Abi Dhiaf et enrichi par les expériences de la Tunisie moderne, est synonyme de progrès, d’avancées politiques, économiques et sociales, même si dans sa mise en œuvre, après l’indépendance, il a été amputé de certaines de ces composantes, de certaines de ses dimensions. Bourguiba et Ben Ali, à des degrés différents l’ont expurgé des aspirations démocratiques d’ Ahmed Ibn Abi Dhiaf qui n’a cessé dans son historiographie de critiquer l’autocratie des beys et de faire l’apologie de la démocratie. Ben Ali, par son mimétisme servile de très bon élève du Front monétaire international, l’a tronqué de son aspiration à la justice sociale.

- Alors qu’il était légitime après notre révolution citoyenne de rêver au renforcement de la démocratie et à une réappropriation sans restriction du projet moderniste tunisien par l’ensemble de la classe politique tunisienne, le peuple tunisien est ahuri de voir la mouvance salafiste et l’extrémisme religieux rivaliser d’ingéniosité pour mettre fin au processus de transition démocratique titubant et exercer une pression étouffante qui menace les balbutiantes libertés individuelles et collectives pour l’avènement desquels des centaines de jeunes ont sacrifié leur vie.

C’est à l’état de droit et aux institutions modernes que s’en prennent les salafistes et les extrémistes religieux, ce qui les a poussés à attaquer les postes de police, les tribunaux. C’est pourquoi ils s’attaquent aussi aux organisations et aux partis qui défendent les acquis de la société tunisienne. C’est pourquoi leurs attaques ciblent toutes les libertés et le système éducatif républicain, les artistes, les universitaires, les femmes, les médias indépendants tous les défenseurs des acquis de la Tunisie.

Ce n’est pas la première fois que l’extrémisme religieux organise la chasse aux sorcières dans le milieu des artistes et des intellectuels. Dans mon article « l’intelligentsia tunisienne dans la tourmente de la nouvelle inquisition » publié sur le site de Leaders, j’ai rendu compte de ce climat inquisitorial détestable qui prévaut actuellement dans le pays et qui autorise des accusations de mécréance et des expéditions punitives à l’encontre de citoyens qui ne partagent pas les interprétations salafistes de l’Islam ou dont le seul tort est d’être créateurs ou artistes, c’est-à-dire des phares, dont la mission est d’abolir les dogmes en incitant à réfléchir, des porte-drapeaux de l’offensive intellectuelle qui dérangent parce qu’ils prennent leurs distances par rapport aux idées reçues et à la tradition sclérosante, parce qu’ils instruisent en amusant, parce qu’ils font rire aux dépens des tyrans et des tenants de l’orthodoxie.

L’artiste, le créateur, le chercheur en lettres et sciences humaines et sociales, les enseignants des arts, des lettres et des humanités deviennent des ennemis publics et l’appel au meurtre de ceux parmi eux qui s’écartent le plus de l’orthodoxie et qui paraissent comme les plus subversifs est légitimé par la prétendue atteinte au sacré.

Rejeb Mogri, cet enseignant d’art dramatique dans un collège du Kef, en sait quelque chose, lui qui a été sauvagement agressé au point d’avoir la figure et la dentition cassées et d’être admis dans un service de réanimation dans lequel il a été gardé pendant plusieurs jours. Il s’ajoute à la longue liste des victimes de ces inquisiteurs.

- Comme à Nessma TV, où l’accusation d’atteinte au sacré a été créée de toutes pièces pour autoriser l’atteinte à la liberté de la création, à la Marsa l’exposition du « printemps des Arts » est instrumentalisée pour autoriser la criminalisation de la liberté de création sous le prétexte fallacieux « d’atteinte au divin ». Une campagne de diffamation semblable à d’autres dont les Tunisiens sont devenus coutumiers et orchestrée sur les pages du réseau social Facebook fait passer des tableaux qui n’ont jamais été exposés en Tunisie pour les tableaux incriminés de l’exposition. L’un de ces tableaux, partagé à qui mieux mieux par les internautes, est exposé au Sénégal. Aucun tableau ne représente Dieu ou son prophète Mohamed et on ne peut déceler dans cette exposition de profanation du sacré ou du divin. Même le tableau, où la disposition d’un essaim de fourmis sorti du cartable d’un élève, permet de visualiser le nom de Dieu et qui a été considéré comme une œuvre sacrilège, est plutôt selon l’interprétation des artistes l’expression de l’adoration d’une créature pour son créateur. Les inquisiteurs oublient-ils que la sourate de la fourmi fait partie du Coran et que cet insecte y apparaît comme une noble créature ? Seuls les Tunisiens crédules, mal informés ou acquis à la cause des extrémistes religieux sont dupés par cette supercherie qui consiste à faire accroire au public que les salafistes défendent le sacré et qu’ils n’instrumentalisent pas, avec la complicité du pouvoir en place l’affaire d’el Abdellyia, pour installer une chape de plomb sur le pays, pour museler les intellectuels et pour réduire dans un premier temps à une peau de chagrin le champ des libertés avant de les phagocyter totalement.

D’ailleurs, les députés nahdhaouis à l’Assemblée Nationale Constituante ont saisi l’aubaine pour exiger la promulgation d’une loi criminalisant l’atteinte au sacré.

Ces extrémistes, toutes tendances confondues, se rebellent contre les lois positives et désirent imposer des lois compatibles avec leurs croyances religieuses dans un climat délétère de désobéissance civile que ne légitime que leur vision du monde. Ils veulent amener le gouvernement et toute la société, en recourant à la violence et en menaçant d’installer le chaos, à valider les lois qu’ils veulent imposer et qu’ils croient conformes à la chariaa dans le but de changer les choix de société des Tunisiens pour retrouver un mode sociétal prétendument en harmonie avec les enseignements de l’Islam. Ils n’hésitent pas dans un premier temps à créer des faits accomplis, à installer un pouvoir parallèle, des us et des coutumes qui finiront – ils l’espèrent - par supplanter les choix de société, objet d’un consensus national depuis plus d’un demi-siècle.

Le Quotidien arabophone Al Maghrib a secoué et ému l’opinion publique tunisienne, il y a quelques mois lorsqu’il a publié un reportage sur la ville de Sejnane, transformée en Sejnanistan, c’est-à- dire en émirat salafiste régi par des lois salafistes, avec des troupes qui font la loi, transformant un local en prison et infligeant des châtiments corporels aux voleurs, aux vendeurs ou consommateurs de boissons alcoolisées.

- A la FLAHM dont ils ont essayé de faire pendant toute l’année universitaire, le Manoubistan de l’université tunisienne, ils n’ont rien fait d’autre que de transgresser un code vestimentaire en vigueur dans les établissements scolaires pour tenter d’imposer à l’administration l’autorisation du port du niqab.

Derrière ce choix vestimentaire se cache en fait le dessein inavoué de mettre fin à la mixité dans les classes, de confisquer les prérogatives et l’autonomie des institutions d’enseignement supérieur et de porter atteinte aux libertés académiques en leur sein. Le ministre de l’enseignement supérieur a donné lui-même le ton lorsque dans une émission télévisée de la chaîne de TV Hannibal, il s’est indigné de la programmation dans l’enseignement tunisien des textes d’Ali Douagi, cet écrivain, à ses yeux, si peu respectueux de la religion et des religieux.

C’est à la remise en cause totale du système éducatif républicain que s’attellent les extrémistes religieux pour lui substituer une autre école qui a ses méthodes, ses règlements, ses programmes spécifiques. En attendant ce chambardement total qui va dans le sens de « l’islamisation de l’enseignement » selon une formule prisée par la plupart des dirigeants nahdhaouis et pas uniquement par les plus radicaux d’entre eux, comme si l’enseignement dispensé aujourd’hui visait la désislamisation de la société tunisienne, les extrémistes religieux ressuscitent « l’enseignement zitounien originel » avec la bénédiction du gouvernement actuel, rompant ainsi avec plus d’un demi-siècle d’un enseignement national républicain unifié et risquant par là même de semer la zizanie entre les Tunisiens.

Dans une totale infraction à la réglementation en vigueur, les écoles coraniques archaïques ( en Tunisie il y a eu des écoles coraniques modernes pendant la première moitié du siècle dernier)prolifèrent ainsi que les jardins coraniques où l’on menace les petits enfants – pour les inciter à suivre la juste voie – des supplices d’outre-tombe. Enseignement parallèle mais aussi médecine parallèle. Les nouveaux responsables zitouniens se proposent même de fonder un enseignement de médecine conforme à l’éthique et à la religion islamiques. Le journal Al Maghrib dans sa livraison du 26 mai dernier fait état d’un enseignement organisé à Sousse pour former des guérisseurs à même de soigner les malades grâce à l’exorcisme et à un savoir d’inspiration prétendument religieuse. D’autres pratiques sociales parallèles sont ressuscitées au nom d’un retour salvateur aux pratiques ancestrales, reflets d’une conception très étriquée de l’identité tunisienne. C’est au mariage coutumier que je fais allusion et à propos duquel la Ministre de la femme, censée pourtant appartenir à un mouvement laïc, apporte son soutien. L’Histoire marche, en ce moment, à reculons et, pour que les sceptiques en soient convaincus, je leur propose une leçon d’histoire comparée, emblématique de la régression en cours. Dans les années 30, les Tunisiennes (ou du moins leur élite) ont engagé ce qui est connu dans l’histoire contemporaine de notre pays comme Maaraket Essoufour, c’est-à-dire la bataille contre le voile et pour la nudité du visage. En 2012, par l’un de ces retournements dont seule l’histoire a le secret, des Tunisiennes, sous la férule de compatriotes qui se sont radicalisés en se laissant pousser la barbe dans les maquis du FIS en Algérie, dans les rangs des Talibans, dans le Londonistan, dans les banlieues chaudes des grandes métropoles européennes et en Arabie Saoudite, ont mené la bataille du niqab !

La Tunisie a manqué durant la deuxième moitié du XXème siècle tous ses rendez-vous avec la démocratie. L’Histoire lui a donné, le 14 janvier 2011, une nouvelle chance. Mais la mise en péril du projet moderniste tunisien par les extrémistes religieux, dont beaucoup de nahdhaouis, risque de compromettre ce nouveau rendez-vous avec la liberté.

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