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Tribune : " Assassinat de Chokri Belaïd, défenseur des libertés académiques"

vendredi 1er mars 2013, par MPCT

Cet article d’Habib Mellakh est publié dans le numéro de mars 2013 du Magazine Leaders sous le titre "Assassinat de Chokri Belaïd, le tournant".

- Chokri Belaïd a consacré sa vie de défenseur des droits de l’homme et de militant politique à décliner à sa manière et selon son tempérament d’homme libre, à travers des formules incisives, telle la belle et émouvante formule de Farhat Hached : « Je t’aime ô peuple ! » et à lutter pour l’avènement de la justice sociale et de la démocratie dans notre pays. Comme le grand leader syndicaliste et politique de l’après-guerre immolé à l’autel des balles de la Main Rouge, Chokri Belaïd aimait son peuple au point de braver la mort et de consentir l’ultime sacrifice pour concrétiser le rêve démocratique et le rêve de justice sociale si longtemps caressés par ce peuple, qui a vu la Révolution du 14 janvier, dont il a été le principal artisan, ouvrir dans un moment magique, toute large, la voie de la démocratie et de la justice sociale et baliser le chemin de la dignité et de la liberté, que les assassins de notre martyr, en fossoyeurs de la démocratie, veulent barrer aux Tunisiens.

- Cet homme, l’une des voix les plus courageuses et les plus libres de la Tunisie, selon la formule de François Hollande, n’a jamais eu peur de dire la vérité, même si elle dérange, et d’utiliser des mots, souvent d’une ironie mordante, et ses talents d’orateur pour dénoncer la dictature naissante et l’injustice sociale. Ce militant qui est toujours allé à la rencontre du peuple, en dépit des menaces et des agressions, a payé de sa vie son courage et son acharnement à défendre ses idéaux. Il a toute sa vie incarné, mieux que quiconque, et il continue à le faire après sa mort, l’espoir des masses laborieuses en des lendemains qui chantent au point que les laissés-pour-compte, la veuve et l’orphelin qu’il a toujours défendus bénévolement en tant qu’avocat et dont il a constamment défendu la cause en tant qu’homme politique, qui le percevaient comme le parangon de la générosité et de l’altruisme, sont en train aujourd’hui de le déifier.

- Le peuple des démocrates pleure en lui l’homme qui a cristallisé ses aspirations au dépassement de tous les clivages politiques et à l’unité de toutes les forces démocratiques. Ne l’a-t-on pas vu, lors de la manifestation du 14 janvier 2013, intervenir auprès des partisans de son mouvement pour qu’ils ne scandent pas des slogans hostiles à Nidaa Tounes ?

En l’accompagnant à sa dernière demeure par centaines de milliers de personnes ou en défilant dans des enterrements symboliques à travers tout le pays, les Tunisiens, hommes et femmes, jeunes et vieux, ouvriers et patrons, riches et pauvres lui ont rendu le plus émouvant des hommages, les honneurs dus à un martyr qui passera à la postérité comme l’icône de la révolution citoyenne et sociale du 14 janvier.

Cet homme, que son parcours d’activiste au sein du Mouvement des patriotes démocrates à l’Université, de militant intraitable sur les principes et d’apôtre des revendications sociales, prédestinait à devenir une icône de toutes les libertés, a enfilé la robe pour défendre les syndicalistes du bassin minier en 2008.

En démocrate intransigeant sur le respect des libertés publiques et de la liberté d’expression et d’opinion et parce qu’il se situait au-dessus des appartenances partisanes et qu’il considérait la profession d’avocat comme un sacerdoce, en ce sens où il estimait avoir l’obligation morale d’assister, de représenter les accusés, de se dévouer pour leur cause indépendamment de leur appartenance idéologique et politique, on l’a vu plaider bénévolement dans les procès intentés à partir de 2003 par Ben Ali aux salafistes, dont certains partisans ont appelé à adieux émouvants du petit peuple à partir des mosquées et sur certaines pages de Facebook, dans une attitude d’ingratitude abjecte, à son assassinat.

Il a fait partie comme apôtre de la liberté de presse et de la liberté de création de la pléiade d’avocats qui ont défendu Nabil Karoui, poursuivi en justice pour avoir diffusé Persepolis. J’ai toujours admiré, comme citoyen, son engagement sans faille, sans calcul ni tricherie auprès de toutes les victimes de la dictature durement réprimées, particulièrement pendant les années de braise, pour leurs opinions, leur action syndicale ou politique.

- Mais ce que j’ai aimé par-dessus tout, en tant qu’enseignant et défenseur des valeurs universitaires, c’est le soutien de Chokri Belaïd à la cause des libertés académiques. Il n’a pas hésité un seul instant à se porter volontaire pour défendre le doyen Kazdaghli, objet d’une accusation calomnieuse dans une affaire montée de toutes pièces pour punir son acharnement à défendre les libertés universitaires. Lors de l’audience du 5 juillet 2011, en dépit du caractère inique du procès, il avait la mine réjouie, le sourire jovial de ceux qui aiment la vie et leur prochain, et un regard serein révélateur d’une grande confiance dans l’avenir. A cette sérénité a succédé, à la fin de l’audience, la grande amertume qu’il ressent au moment où il évoque la misère des pauvres gens et des laissés-pourcompte.

C’est le visage atterré qu’il accueille l’annonce de la requalification délictueuse. Je lance timidement : • La référence à l’article 101 signifie-t-elle une aggravation des charges ? • Il risque maintenant une peine de cinq ans de prison, me répond-il sur un ton faussement détaché qui dissimule très mal une colère qu’il n’a pas pu contenir à la sortie de l’audience du 22 octobre 2012 lorsqu’il a déclaré devant les caméras de Mosaïque FM dans une vidéo diffusée sur le site de cette radio que le procès intenté au doyen Kazdaghli était un scandale pour le gouvernement actuel et qu’il a dénoncé les atteintes « à l’inviolabilité des libertés académiques », « la violence ouverte » qui n’a épargné ni l’élite, ni les sujets et il a déploré la mise au banc des accusés de la fine fleur de l’intelligentsia tunisienne.

Exprimant sa vive indignation dans l’une des envolées lyriques dont il est coutumier, il a estimé que la justice s’était trompée de procès. Il aurait été plus judicieux, de son point de vue, de « juger intellectuellement, politiquement et moralement et de traduire devant les tribunaux les troupeaux salafistes, les miliciens qui opèrent au grand jour, qui terrorisent la Tunisie, ses femmes, ses hommes, ses intellectuels, ses académiciens, ses universitaires, plutôt que de poursuivre en justice l’élite du pays qui a défendu ses acquis et le caractère civil de son régime ». Il a ajouté que les forces démocratiques et progressistes et particulièrement le Front populaire protestaient contre ce procès « qu’elles considèrent comme un procès d’opinion, un procès qui vise la démocratie » avant de conclure :

« Ils ne passeront pas et nous ferons de ce procès un procès contre la dictature, le totalitarisme et les milices ».

- C’est en hommage non seulement à son rôle en tant qu’apôtre de la non -violence mais aussi au rôle non moins éminent qu’il a joué dans la défense des libertés académiques que le conseil scientifique de l’Université de Carthage a baptisé de son nom la salle de réunions de cette université. C’est aussi parce qu’il est perçu comme un emblème de la défense des valeurs universitaires que la faculté des Sciences juridiques et politiques de Tunis a donné le nom du martyr à l’un de ses amphithéâtres.

A la faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de la Manouba, éternellement reconnaissante au martyr pour son soutien aux libertés universitaires et pour avoir assisté son doyen dans le procès inique qui a été intenté contre lui, c’est la place où trône la sculpture baptisée « Michket el Anouar » qui porte désormais le nom de Chokri Belaïd. Le conseil scientifique a ainsi fait le choix idoine, celui qui consiste à associer le nom de l’un des apôtres de la modernité aux Lumières.

Il me plaît d’imaginer l’âme de Chokri Belaïd flotter sur cette place comme pour protéger cette « lanterne du savoir » ou « flambeau des lumières », emblème de la Faculté et symbole des valeurs de rationalité et de liberté que l’Université se doit de diffuser, pour empêcher que ce monument ne soit de nouveau profané et voilé, comme aux plus forts moments de la crise du niqab, du drapeau noir des salafistes dont la couleur symbolise à elle seule le sombre destin que ces fanatiques promettent aux Lumières.

L’Association tunisienne de défense des valeurs universitaires, en Tunisie et l’Université libre de Bruxelles, à l’étranger, solidaires du doyen Kazdaghli lors de son procès, se sont associées à cet hommage en publiant des communiqués qui mettent en exergue le concours bénévole de Chokri Belaïd, membre du collectif d’avocats qui a assuré la défense du doyen de la Manouba.

N’en déplaise aux détracteurs aveuglés par la haine, d’autres institutions universitaires suivront l’exemple de la Faculté de la Manouba, de l’Université de Carthage, et de la Faculté des sciences politiques et juridiques de Tunis pour que le nom de Chokri Belaïd reste à jamais et pour l’éternité gravé dans l’histoire de la Tunisie et dans la mémoire des défenseurs des libertés académiques.

Habib Mellakh

Professeur de littérature française à la Faculté des lettres , des Arts et des Humanités de la Manouba et Secrétaire général de l’Association Tunisienne de Défense des Valeurs Universitaires

NB La prochaine audience du procès Kazdaghli aura lieu le 28 mars prochain, au moment où se déroulera le Forum social mondial.

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