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Tribune : "Je suis Charlie", confrontation d’adolescences

mardi 20 janvier 2015, par MPCT

Etrange formule que ce « Je suis Charlie » : Charlie, un diminutif avec ses consonances enfantines, qui rappelle Charlie et la chocolaterie, ou Charlot mimant un Dictateur qui joue avec la mappe monde comme avec un ballon. Tant de témoins l’ont dit : « Charlie Hebdo, c’est mon adolescence », c’est le Grand Duduche maladroit et poétique contre le « Beauf » plein de certitudes et de préjugés. Bien sûr les figures inventées par ces dessinateurs devenues antonomases ont accompagné notre jeunesse mais il s’agit d’une identification plus profonde. L’irrévérence, l’espièglerie, l’humour parfois carabin qui sent la réunion d’étudiants, l’effervescence des sens, l’allergie à l’autorité stupide et brutale, toutes ces caractéristiques de Charlie hebdo incarnaient une vision de l’adolescence. Une adolescence hilare qui aurait utilisé un pistolet à eau ou bien un jouet dont il sort un petit drapeau avec « Peace and Love », une adolescence ironisant sur tout et qui n’aurait adhéré qu’à bien peu de slogans sauf peut-être « Il est interdit d’interdire » ou « Faites l’amour pas la guerre » ou « Touche pas à mon pote » mais dont le véritable propos restait de ne jamais se prendre au sérieux. On a pu retrouver cet attachement à une forme de puérilité qu’ils représentaient, à la manifestation dans des panneaux avec « Bisounours vaincra ». Charlie Hebdo, qu’on ne lisait plus nécessairement, gardait comme les fraises tagada ou les petits bonbons fluorescents qui éclatent dans la bouche, un goût d’enfance.

Outre la violence inouïe de l’attentat de Charlie hebdo, outre la poursuite de l’horreur avec les froides éliminations de policiers et avec les attentats antisémites, outre l’atteinte intolérable aux libertés que constitue le meurtre de journalistes au prétexte de ce qu’ils ont écrit, chacun a ressenti quelque chose d’anormal, de monstrueux dans ce massacre d’éternels potaches qui avaient même tourné en dérision et ridiculisé par avance, leur effroyable assassinat. Or les assassins eux-mêmes étaient juvéniles, présentés comme des jeunes un peu nigauds et fascinés par l’hyper violence, ils incarnent aussi une figure, terrifiante cette fois, de la jeunesse. L’adhésion d’une partie des jeunes à leur vision du monde qu’ont révélée les multiples refus de respecter une minute de silence ou les nombreuses manifestations de soutien à leurs crimes sur internet, glacent le sang, non seulement à cause du danger potentiel qu’elle signifie mais aussi parce qu’elle décrit une jeunesse qu’on ne reconnaît plus. Version grand guignol d’un romantisme noir, l’ impossibilité de sublimer la violence , l’ incapacité à symboliser, le manque total d’humour, la délectation dans la détestation de tout geste d’émancipation, le désir volontaire d’aliénation même dans sa vie privée, la fascination pour l’agressivité la plus brutale, le désir apocalyptique d’accélérer et de provoquer le chaos généralisé, le désir de meurtre et de suicide, forment les nouveaux attributs d’une partie de la jeunesse qui nous avise cruellement qu’elle ne veut plus rire, qu’elle a perdu le sens de l’humour, qu’elle n’a pas compris la blague, qu’elle préfère la guerre à l’amour, l’uniformité à la singularité- et lorsque l’uniformité dans la consommation lui est impossible, elle choisit l’uniformité dans la destruction-, les coups aux blagues, la bagarre à la discussion, le virtuel au contact, les préjugés à l’ouverture, le racisme et l’antisémitisme à l’échange, le dogmatisme au sens critique et la mort à la vie. Avec le deuil de ces journalistes assassinés, c’est aussi le deuil d’une vision de la jeunesse dans lesquels des adolescents, de plus en plus nombreux ne se reconnaissent plus, que nous portons.

Lise Haddad

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