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Tribune : Il y a 50 ans, Albert Camus, prix Nobel de littérature .

vendredi 26 octobre 2007

" Quelle que soit la cause que l’on défend, elle restera toujours déshonorée par le massacre aveugle d’une foule innocente..." Albert Camus

Le 16 Octobre 1957, Albert Camus, grand écrivain français né du petit peuple pied-noir d’Algérie, recevait à 44 ans le Prix Nobel de littérature pour l’ensemble de son œuvre , débutée en 1936, dont les célébrissimes ouvrages « L’Etranger » en (1942), « La Peste » (1947), " « Actuelles I et II, Chroniques » (1950, 1953)....

De Mondovi (aujourd’hui Dréan, Est algérien, région où naquit en 354 le futur Saint-Augustin) qui le vit naître en 1913 d’un père commis de ferme tué en octobre 1914 lors de la bataille de la Marne et d’une mère employée de maison analphabète, à Alger ville- lumière source d’inspiration et d’aspirations, en passant par Paris ville des Lumières où il fut de tous les combats empreints d’humanisme, il aura été une des grandes Consciences universelles du 20 ième siècle, un Juste parmi les Justes dont la voix si moderne ne cesse de résonner. Sujet de très nombreuses recherches, il est notre contemporain.

Quel destin, quelle ligne de vie !

Sans l’opiniâtreté de son instituteur Louis Germain qui lui permit d’accéder au lycée Bugeaud d’Alger (il n’eut de cesse de lui rendre hommage pour l’avoir ainsi aidé, lui, le fils de pauvres), sans l’attention fraternelle de son professeur Jean Grenier, le monde n’aurait pas vu éclore l’œuvre d’Albert Camus, connaître la beauté de ses textes. Il reste un des écrivains les plus lus sur la planète, une référence morale, l’un des plus thèsè par les étudiants des 4 coins du monde.

Ce n’est que mérite quand d’autres illustres, qui surent se montrer parfois cruels (jaloux ?) à son égard, sont quelque peu passés aux oubliettes.

Sa disparition lors d’un accident le 4 janvier 1960 sur une route de l’Yonne, avec son ami éditeur Michel Gallimard, fût à l’image de sa vie. Telle une tragédie grecque pour cet enfant de la Méditerranée qu’il a si bien louée (notamment « Noces » en 1939), il mourut comme il vécut, intensément.

En souvenir du 50 ème anniversaire du Nobel, Monaco rend hommage à Camus en 2007 en éditant un timbre commémoratif à son effigie.

Et sa Patrie française ? Et sa Patrie algérienne ? direz-vous à juste raison ! Silence à ce jour...

Du côté français entre les résultats d’un match de foot et de rugby, calé entre les mauvaises nouvelles du monde, peut-être aura-t-il droit, le Grand homme authentique, à un petit entrefilet pour s’en rappeler au moment de décerner les Prix Nobel 2007.

Mais en Algérie dont il est l’un des illustres enfants, alors que la plus grande part du pays réel cherche (en résistance à la nomenklatura au pouvoir depuis 45 ans s’arc-boutant sur ses privilèges) à renouer avec tous les pans de sa mémoire collective, dont celle pied-noire, qu’en sera-t-il... ?

Si Camus dans sa quête de l’Universel posa la question de « l’absurde » (Le Mythe de Sisyphe - 1942), du pourquoi de l’Homme en ce monde, c’est bien l’absurde au sens de ce qui peut relever de la plus franche absurdité (du point de vue de sa reconnaissance officielle, du bout des lèvres, mais rien n’empêchant de rêver qu’il en soit autrement demain. Le rêve est-il encore possible en Algérie ?) qui frappe Camus sur sa terre natale. Cette terre d’Algérie qu’il a vantée avec tant de ferveur, d’ardeur, exprimant également avec foi ardente et sans ambages son amour fraternel envers tous ceux qui peuplaient alors cette terre de tous les métissages, de toutes les histoires aux couches de sédimentations profondes et successives.

Au nom de quoi ? De la sempiternelle et infondée attaque dont il est l’objet depuis le discours de Stockholm le 10/12/57 au moment du Nobel.

De quoi s’agit-il ? En réponse à la question d’un étudiant algérien d’origine musulmane adressée à Albert Camus, algérien d’origine européenne, quant à sa position et ses sentiments (à lui qui toujours combattit l’injustice où qu’elle se trouve, en Algérie également, défendant le haut principe moral qui est que de lutter contre l’injustice en se rendant coupable en retour d’une autre injustice n’avait aucun Sens ni fondement) au moment des terribles évènements de la bataille d’Alger (cycle infernal terrorisme urbain, répression, contre-terrorisme), celui-ci répondit en substance : « ...je crois à la justice, mais je défendrais ma mère avant la justice.. ». Cette phrase tronquée à « juste » (dé)raison est celle qu’ont voulu retenir ses éternels détracteurs, dont le pouvoir de nuisance de part et d’autre de la Méditerranée est inversement proportionnel à leur réelle importance. elle est claironnée et entendue par qui veut ne l’entendre qu’ainsi. Bêtise quand tu nous tiens !

Haro sur « le petit blanc algérois raciste », soutien de l’oppresseur colonial ! Totale contradiction avec ce qu’était Camus au plus profond de lui-même, ses engagements et ses écrits en faisant foi.

Faux procès des falsificateurs les plus retors mais que ne trompe pas ses fidèles lecteurs et ses compatriotes.

Camus faisait référence aux attentats aveugles quotidiens aux milliers de victimes dans les villes et villages d’Algérie (prémices du terrorisme moderne) des terribles années 56 et 57 (« la bataille d’Alger ») visant à toucher la population civile européenne innocente, à la briser physiquement, émotivement (sans qu’elle soit aidée par des cellules de soutien psychologique), sans distinction d’âge, de sexe, de qualités par des bombes « non sélectives » meurtrissant également des musulmans.

Agissant ainsi, un des objectifs du FLN était de déclencher une terrible répression militaire au marteau pilon (la torture y pris malheureusement place) contre une population musulmane alors « suspecte ». La stratégie FLéniste était de voir se grossir ses rangs disparates (notamment ceux de la ligne dure de la fracture totale avec la France) en contraignant de la sorte les récalcitrants, les indécis, les hésitants, les attentistes (ou bien encore ceux, nombreux, attachés à la Nation française) parmi ceux « d’origine autochtone » comme on le disait aussi alors, sujets des brimades et violences françaises en boomerang.

Je précise ma pensée en affirmant qu’on ne peut pas faire abstraction d’avoir à se poser honnêtement la question des origines des violences afin de décrypter cette guerre qui fut aussi une guerre civile. Cela marcha en partie.

Il y avait aussi la volonté calculée, aux dramatiques et tragiques conséquences, de creuser un irréductible fossé de sang entre les communautés (mais dont l’espoir existait encore parmi les populations de le combler comme le démontrèrent les fraternisations de mai 58 desquelles naquit la IV République). Quand il est aisé de trouver de quoi remonter les ressorts de la haine, la violence démesurée en étant un des terribles leviers à la force incontrôlable, comment résister à une telle horrible pression quotidienne ?

Certainement faut-il pour cela être éclairé afin de ne pas tomber dans la bestialité mâtinée aux slogans de « résistance ».

Intervient alors le rôle majeur éveilleur de Conscience de Camus, parfois incompris des siens, comme lors de son appel à « la trêve civile » en 1956 où il enjoignait tous les protagonistes d’épargner les populations civiles objet de toutes les « convoitises », de tous les chantages. De tels hommes sont alors indispensables et c’est pour cela que tout est tenté pour les museler, les faire taire.

En agissant sciemment de la sorte, les poseurs de bombes des réseaux de Yacef Saadi pouvaient par leurs engins de mort, dans un bus ou dans la rue, tuer la mère de Camus, innocente parmi les innocents, seulement coupable « d’être ». C’est cette peur là d’un fils pour sa mère (tous les fils, toutes les mères), cette douleur là ressentie par une population apeurée mais refusant d’abdiquer en continuant de vivre malgré tout (le peuple algérien des années 90 sait de quoi il s’agit et a, en tant que peuple frère du peuple pied-noir, tous les éléments pour comprendre) que Camus voulut exprimer, amener à en saisir toute la dimension tragique.

Après la décennie sanglante en Algérie, et au moment du procès de Rachid Ramda s’y rapportant, responsable des attentats du GIA à Paris en 1995, chacun est capable de saisir le sens profond de la réponse de Camus en réaction, dignement, au terrorisme aveugle pouvant nous faire perdre d’horrible manière un être cher. Sachons entendre les victimes, être compatissants eu égard à leurs douleurs.

Aujourd’hui, alors que le terrorisme est devenu « L’Arme » (comment en sommes-nous arrivés là ?), avec Camus nous ne pouvons que tous nous interroger sur le « que ferions-nous si nous étions confrontés à de telles situations » ainsi que dénoncer la perversité intellectuelle et active de ceux cautionnant « la fin justifiant les moyens », tous les moyens, pour toutes les fins, même les plus funestes pourvu qu’elles satisfassent à leurs horribles desseins. La liste est longue. Camus est là encore un éveilleur de notre conscience d’Homme, un grand parmi les grands. Faudrait-il se retrancher derrière un mur d’idéologie aveuglante et confortable ne tolérant aucune remise en question pour ne point comprendre à leurs justes et dignes portées ces mots du cœur que l’on retourne contre Camus pour le salir.

Il était d’autant plus libre, trop au goût de ses adversaires, qu’il n’avait pas une analyse caricaturale de cette guerre fratricide où la légitimité des uns s’opposait à la légitimité des autres face à un pouvoir politique défaillant, incapable de proposer ce qui pouvait unir, rassembler dans un projet commun d’avenir toutes les composantes algériennes (ce sera pire après 58 et bien plus encore après son décès en1960 - mensonges, manipulations, intoxications, manigances, enlèvements et disparitions, violences extrêmes - où Camus manqua face aux enjeux dont on connait les drames qui en découlèrent et dont les témoins souffrent encore aujourd’hui au plus profond de leur être). La fraternité n’était pas pour lui un vain mot.

Il n’avait pas une vision simpliste, réductrice et manichéenne des évènements dramatiques en cours. Il ne se réfugiait pas dans le confort intellectuel visant à classer « les bons » d’un côté (ceux luttant pour leur émancipation, leur indépendance dont nombre souhaitait qu’elle se fasse dans un cadre fédéraliste avec la France), de l’autre « les mauvais » (s’y opposant, « bien sûr » !). En conscience, très justement, il dénonçait avec force les méthodes musclées et la torture pratiquées par des militaires sous les ordres du général Massu auquel le gouvernement avait donné, se défaussant, tous les pouvoirs civils et militaires.

Discrètement, Camus agissait, notamment avec Germaine Tillion la célèbre ethnologue (100 ans cette année), pour sauver de la guillotine des activistes algériens (lire de G.Tillion « les ennemis complémentaires », éditions Tirésias 2005) tout en ayant fait le choix de rester publiquement silencieux au sujet de cette sale guerre : « le terrorisme tel qu’il est pratiqué en Algérie a beaucoup influencé mon attitude (sur l’Algérie). Quand le destin des hommes et des femmes de son propre sang se trouve lié, directement ou non, à ces articles que l’on écrit si facilement dans le confort du bureau, on a le devoir d’hésiter et de peser le pour et le contre. Pour moi, si je reste sensible au risque où je suis, critiquant les développements de la rébellion, de donner une mortelle bonne conscience aux plus anciens et aux plus insolents responsables du drame algérien, je ne cesse pas de craindre, en faisant état des longues erreurs françaises, de donner un alibi, sans aucun risque pour moi, au fou criminel qui jettera sa bombe sur une foule innocente où se trouvent les miens » (cf « Avec Camus. Comment résister à l’air du temps » Jean Daniel Gallimard 2006).

Quelle belle leçon d’humanisme, de journalisme. Ce propos me fait penser au titre et à l’objet du livre de André Rossfelder, ami de Camus (concepteur de la COMEX, un des découvreurs de pétrole en Algérie en 1947 âgé de 82 ans il vit aux USA) « le Onzième Commandement » Gallimard 2000, « tu seras fidèle aux tiens, surtout quand la nation les oublie ou les diffame »... A méditer !

Est donc assassinable, aux yeux d’un terroriste (notre semblable ? Quelles Valeurs nous en protègent ?) celui qui a le seul tort d’ « être », entrave physique à son délire ethnicide !

En réalité, la phrase complète de Camus à son interrogateur/interlocuteur, lui donnant ainsi tout son sens, est la suivante : « En ce moment on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela, la justice, je préfère ma mère ».

Tout homme, qui plus est méditerranéen quand on connait la place qu’occupe la Mère dans nos cultures de toutes les rives de la Méditerranée, ne peut pas ne pas comprendre, sans a priori, ce que dit Camus.

En 2005, un colloque sur Camus est organisé à Alger. Une première, perle rare ! Le Président algérien A. Bouteflika y fit une visite et à Jean Daniel, présent, il dit ceci qui ne peut pas manquer de nous surprendre : « Vous savez comment je vérifie que Camus est un véritable enfant de l’Algérie ? C’est lorsqu’il dit que si sa mère était attaquée, il préférerait la défendre plutôt que la justice. Et bien, c’est exactement ce que je sens, ce que je ferais, et je ne vois pas pourquoi Camus n’aurait pas eu le droit de le dire ». Bravo Monsieur le Président ! Alors, qu’attend l’Algérie officielle pour honorer un de ses illustres enfants ???

Pas une rue, pas une place, pas un lieu en Algérie, aujourd’hui ne porte son nom. Quel comble pour ne pas dire plus ! En 1960, après sa mort, le Conseil Municipal de Mondovi (Dréan de nos jours), son village natal, souhaita baptiser la rue centrale de son nom. L’exode des Français d’Algérie et l’Histoire en voulut autrement. Peut-être qu’aujourd’hui, Dréan (ancien Mondovi) pourrait le reprendre à son compte....?

Ah si, un lieu, un seul sur la terre algérienne pour honorer symboliquement Camus : une stèle sur le merveilleux site romain de Tipasa, ancien comptoir punique, patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1982 (l’Algérie regorge de ces site merveilleux : Djemilla, Lambèse, Hippone, Tiddis, Timgad, Guelma...) déposée avant l’indépendance par un de ses amis, artiste, reprenant une des phrases de son livre, Noces, « ici on comprend ce qu’on appelle gloire, le droit d’aimer sans mesure ».(*)

A méditer ! Quelle ode à la Méditerranée, à l’algérianité, à l’amour de la terre algérienne. L’exilé Camus repose en terre de France, à Lourmarin dans le Vaucluse où il avait acquis une demeure. Alors, chère Algérie, à quand une « rue Albert Camus, écrivain, Prix Nobel de littérature, enfant d’Algérie » à Alger qu’il chérissait tant et/ou ailleurs en ce beau pays ? Nous sommes très, très nombreux à l’espérer.

Eric-Hubert Wagner © mpctasso.org

Notes de lecture : Albert Camus, Gallimard 1994 « le premier homme » ; Olivier Tood « Albert Camus, une vie » Gallimard 1996 ; Herbert R. Lottman « Albert Camus » Seuil 1978 ; Daniel Rondeau « Camus ou les promesses de la vie » éditions Mengès 2005.....

(*)venant d’avoir cette information par un camusien - vive internet - je vous l’offre : il s’agit de son ami Louis Bénisti (écrivain, peintre, sculpteur né à Alger en 1903 - 1995 Evian) qui a gravé et érigé cette stèle à Tipasa en 1961

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