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Extraits de la Conférence internationale "Le terrorisme contre les droits humains universels" (VI) : Contribution de Jean-Pierre Lledo

mercredi 11 mars 2009, par MPCT

Nous poursuivons la publication des contributions à la Conférence du 23 novembre 2008 en abordant la 2° partie, consacrée, sous la présidence du militant humanitaire Bertrand Lebeau, aux réponses au terrorisme.

Fodé Sylla et Philip Spencer traitèrent du déni du terrorisme, notamment en ce qui concerne les attentats du 11 septembre. Le cinéaste algérien Jean-Pierre Lledo revint sur le déni du terrorisme islamiste, en le mettant en relation avec le tabou du terrorisme dans la guerre d’indépendance algérienne auquel son film « Algérie, histoires à ne pas dire » est consacré.

Au-delà, c’est une réflexion philosophique originale qu’il livre sur la violence et comment l’humanité pourra s’en défaire.

LE DENI

Cas de l’Algérie

- Avant le déni, la justification

Avant d’être déniée, la violence est souvent justifiée.

Ayant été invité le 11 septembre dernier à montrer qqs extraits de mon dernier film « Algérie, histoires à ne pas dire », j’aimerais commencer à parler de notre sujet en évoquant un des types de réaction qu’a suscités le film, tant en Algérie, chez ceux qui l’ont vu lors d’une centaine de débats que j’ai animés depuis la sortie du film.

Pour ceux qui n’ont pas vu le film, ou ceux qui n’étaient pas là le 11, je rappelle que ce film est un voyage dans la mémoire algérienne contemporaine, en quête de l’Absent, le million de non-musulmans qui durent quitter l’Algérie durant la guerre 54-62 et au moment de l’indépendance.

Les témoignages d’Algériens, acteurs ou témoins passifs, sur les violences extrêmes commises contre des civils non-musulmans, femmes et enfants compris, ont mis mal à l’aise en Algérie, non seulement les Autorités (le film a été interdit de projection mais des projections privées ont pu se faire), mais aussi une partie de la société civile, et en France, en général les personnes qui s’étaient beaucoup investiesdans le soutien au mouvement indépendantiste.

Les témoignages étant irréfutables, mes contradicteurs ont en général tenté de la légitimer, en tant que réaction à des violences plus anciennes commises par le colonialisme français.

Je voudrais donc commencer par dire ce que je pense de ce type de raisonnement, qui en justifiant la violence, précède même le déni.

Je remarquerais d’abord que toutes les violences (populaires ou étatiques) se justifient ainsi : comme une réaction. Or admettre la légitimité de la violence par réaction, c’est affirmer d’une certaine manière la fatalité de la violence pour l’éternité…

Contrairement à ceux qui tentent ainsi de la justifier, la violence n’est jamais une réaction à chaud. Avant d’être matériellement organisée, elle est spirituellement préparée, justifiée. Pour inviter des milliers ou des millions d’hommes, à violer le principal Tabou : attenter à la Vie, certes il faut de « bonnes raisons ». Bien avant donc le passage à l’acte confié au « peuple », ce sont des hommes de pensée, des intellectuels qui sont chargés d’élaborer ces bonnes raisons… La violence n’est jamais aveugle, mais toujours lucide. Jamais barbare, toujours humaine. Justifiée par la Cause, sa justesse.

Or le monde étant divisé entre des milliers d’ensembles religieux, nationaux, partisans, philosophiques, lesquels affirment chacun être détenteur de la Vérité, de la Juste Cause, sinon de sa supériorité absolue, admettre une telle logique, c’est aussi légitimer une violence pour l’éternité. Il n’y a pas de bonnes et de mauvaises violences, de violences révolutionnaire ou réactionnaire.

« Tuer un homme ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme. », reprocha au dictateur genevois Calvin, vers le milieu du 16èm siècle, celui que l’on peut considérer comme le premier théoricien européen de la tolérance et de la non-violence, Sébastien Castellion. « Quand les Genevois ont fait périr Servet, ils ne défendaient pas une doctrine, ils tuaient un être humain : on ne prouve pas sa foi en brûlant un homme mais en se faisant brûler pour elle » ajoutait-il.

Refuser la violence, c’est donc tout à la fois, refuser la logique de la Juste Cause, et refuser d’être le maillon qui perpétue sa chaîne, c’est rompre cette chaîne, c’est à dire refuser la logique de la Loi du Talion, surtout lorsque ce trop beau mot de violence, masque ce qui est en réalité, massacre, tuerie, arrachement, démembrement, défoetusation, éventration, éviscération, étêtement…

Refuser la violence ne peut donc être une position conjoncturelle, lorsque je suis en position d’agressé, et de faiblesse, mais une position de principe.

Au nom de quel principe ? Au nom précisément du dénominateur commun à cette humanité divisée entre mille convictions, qui ne peut être que celui de la primauté absolue de ce qui la constitue, l’Etre vivant.

La violence est un mécanisme trop ancien, trop profondément enraciné dans l’individu et dans les sociétés, pour n’être que la réaction à un événement conjoncturel.

Combattre la violence, ce n’est donc pas condamner telle ou telle violence ponctuelle, c’est changer de logique. C’est abandonner la logique guerrière des groupes et des camps, pour adopter celle de l’individu, et du respect absolu de son intégrité.

Il faut donc que ceux qui veulent vraiment améliorer le sort des hommes , renoncent à le faire par la violence. D’autant que contrairement à la principale justification d’abréger les souffrances, on sait que l’état de guerre sous entend un système militaire, dictatorial par définition, qui ne détruit pas mais perpétue la sujétion et les injustices.

Changer les choses autrement que par la guerre, est-ce possible ?

Assurément, c’est aussi ce qu’a fait l’humanité depuis la nuit des temps, la guerre n’ayant heureusement pas été perpétuelle. Modifier les consciences par le cheminement des idées nouvelles, prend en apparence plus de temps, mais transforme en profondeur les comportements, et en définitive rapproche plus rapidement de la seule véritable émancipation, celle qui permet à chaque individu de penser librement et d’agir en fonction de sa seule conviction, sans craindre pour sa vie.

Renoncer à la violence, n’est pas abdiquer. Changer les choses, sans recourir à la violence, est possible. C’est une nouvelle culture à inventer.

- Le déni de la violence.

Il consiste à ne pas vouloir voir la réalité de la violence, à la banaliser, ou à ne pas la dire, ne pas la désigner par le mot approprié. Comportement, rappelons-le, calqué sur un volatile qui ne vole plus, l’autruche.

En Algérie, le déni du terrorisme a pris historiquement 2 formes.

1 - D’abord la déresponsabilisation, durant la phase aigüe du terrorisme.

Ce ne sont pas les islamistes qui tuent. Mais l’Etat qui les manipule. On a entendu ça récemment dans le cas des Tours jumelles. En Algérie Un mot à consonance japonaise a résumé cette pensée : le KITUKI. Qui tue qui ?

S’il est vrai qu’aucun mouvement terroriste ne peut empêcher l’infiltration des services de sécurité de l’Etat, rendant la manipulation toujours possible, la responsabilité de celui qui passe à l’acte ne saurait jamais être effacée. Et ce d’autant que les chefs islamistes n’ont jamais condamné les actes de violence quand ils ne les ont pas aussitôt revendiqués.

2 - Une fois le terrorisme sinon extirpé, du moins vaincu militairement, la 2ème forme, a été la politique de l’Etat dite de « Loi de Réconciliation nationale »,.

Cette Loi a la prétention de fonder la paix sur l’amnésie, en accordant l’absolution aux repentis.

Elle est assortie d’un complément pénal : rappeler à un repenti qu’il a été un assassin est passible de 3 années de prison.

L’Etat qui appelle l’assassin un « égaré », n’est pas le seul à pratiquer l’euphémisme. Le peuple, lui, ne désigne plus la violence terroriste qu’en parlant de « décennie noire »… Soit dit en passant, il s’agit déjà presque d’une double décennie. Mais le mot n’existe pas encore.

Ce refus de voir ou/et de dire, fait consensus, puisqu’il concerne autant les dirigeants que les dirigés, C’est un comportement d’essence magique.

Les dirigés espèrent ainsi éloigner le mal, ou du moins amadouer la Bête.

Pour les dirigeants, le déni a d’autres utilités, notamment d’empêcher que l’on s’interroge tant sur la manière de gérer cette violence, que sur le rapport de cette violence contemporaine à une plus ancienne, celle fondatrice du nouvel Etat.

De fait le consensus Peuple-Etat sur la question du Déni, exprime un triple traumatisme :

- celui des conséquences de la violence elle-même, qui pousse la victime au silence, et l’agresseur, puisqu’il est vaincu, à la discrétion.

- celui aussi d’une violence qui ne vient plus de l’étranger, de l’Autre, mais de l’intérieur de soi, de l’intérieur de la Nation, et pire même, de l’intérieur de la même religion.

- celui de la violence des années 50 et 60, constitutive de la nouvelle Nation qui elle aussi fait l’objet d’un déni depuis l’indépendance, tant des dirigeants que des dirigés, le déni concernant cette époque faisant office de ciment national. « Les communautés, qu’elles soient nationales , religieuses, ou culturelles, sont plus enclines à commémorer les torts qu’elles ont subies que ceux qu’elles ont infligées. » dit fort justement Taner Akçam (« Un acte honteux » titre du livre qui reprend la qualification du génocide arménien, par Ataturk).

Ce comportement s’il vise comme on l’a dit un effet magique, et peut avoir dans l’immédiat, une certaine efficacité, a le sérieux inconvénient de laisser la Bête rôder, toujours prête à dévorer.

A la fin d’une violence, quand tout le monde est épuisé, de l’avoir donnée et subie, le Déni peut mener à la paix, mais elle sera toujours une paix fragile, juste capable d’éloigner temporairement la Bête.

Or le problème fondamental, reste de s’en débarrasser durablement. Cela est-il possible ? Ce qui amène à s’interroger sur l’identité même de la Bête… De quoi est-elle faite ?

La Bête.

Tous s’accordent pour dire qu’elle est terrible. Car elle n’a qu’une seule manière de gérer un différent, de résoudre un conflit, aussi simple que définitive : elle tue.

Ni examen du problème, ni négociation, radicale elle ne connait qu’un mode d’intervention : elle supprime la contradiction en supprimant le contradicteur. Peu importe les moyens, seul compte l’objectif.

Cette pensée que j’appellerais sans péjoration « primitive », qui a été la pensée originelle de l’humanité diabolise la pensée critique. Elle est au fondement de tous les types de systèmes totalitaires. Installés par et dans la violence, de tels systèmes n’ont d’autre perspective que de supprimer pour éviter de l’être.

Cette pensée est encore à l’œuvre aujourd’hui, mais dans un monde où elle ne règne plus sans partage. Car en l’espace de 2 siècles, elle a perdu son hégémonie au profit d’un nouveau type de pensée, la pensée dialectique qui ne situe plus la contradiction à l’extérieur, mais à l’intérieur., et pour qui elle n’est donc plus un obstacle, mais au contraire un élément moteur indispensable. Loin d’être un corps étranger, elle est à l’origine même de toute création.

Cette pensée est à l’origine d’un nouveau système, le système démocratique, premier système politique qui par le pluralisme, ne stigmatise plus, n’exclut plus le contradicteur, l’opposant, le négateur, le minoritaire, mais l’intègre, en fait même, je dirais, son carburant.

Aujourd’hui donc, alors que ces 2 mondes coexistent, que faut-il faire ?

Question posée par notre présence-même ici.

Si accepter la violence d’un monde fondé sur une pensée de l’élimination physique de l’homme par l’homme, est tout aussi exclu que la destruction violente de ce monde, la seule solution n’est-elle pas de poser des limites, et d’imposer des règles qui distingueraient clairement l’acceptable de l’inacceptable ?

Règles qui devraient être adoptées par tous les Etats, et plus important encore, enseignées à tous les enfants. Et qui ferait l’objet d’un Manifeste universel pour la Tolérance, dont le fondement essentiel dont tout le reste dépendrait, serait le respect absolu du vivant. Donner la mort ne devant plus être une prérogative des Etats, ou des groupes. Mais de la seule nature, ou de dieu, pour ceux qui y croient…

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